Je n'écris plus souvent sur mon blog, de plus faire un CR d'une course qu'on n'a pas terminée est un exercice difficile, mais l'aventure peu banale que je viens de vivre sur le Grand Raid des Pyrénées (GRR) vaut bien quelques lignes. En effet, je me suis retrouvé seul, perdu en pleine nuit à 2400 mètres d'altitude, face à un ours!

Je n'ai jamais eu aussi peur de ma vie car je ne savais pas comment allait réagir l'animal, pas plus que je ne sais comment affronter un plantigrade. Dans ce cas, face à la situation et vu la longueur de la bête, je n'ai pas cherché à franchir l'obstacle. J'ai pris mes jambes à mon cou et j'ai dévalé la pente pour revenir à la case départ.


Pourtant, la fête s'annonçait longue et belle au départ de cette 1ère édition du GRP. Un départ à 22h, par une nuit étoilée. Le temps était avec nous en cette fin de mois d'août, les premiers kilomètres agréables, physiques certes mais il fallait s'y attendre, nous savions que sur cette épreuve nous allions trouver des difficultés. Je trouve quand même le départ rapide pour un tel monument, 9000 mètres à grimper, aussi je me laisse glisser vers l'arrière dès les premiers raidillons. Avec un centre de gravité placé haut je suis un piètre grimpeur et je ne veux pas gaspiller l'énergie dans les premières pentes. Je me sers à chaque fois des descentes, qui conviennent mieux à mes longs segments, pour gagner quelques places qui me permettront d'atténuer les efforts en montée. J'arrive au 1er CP, col de Portet (alt. 2215m) avec un groupe de « non violents » mais qui ont quand même l'air d'en avoir sous la semelle. Je choisis de rester sur ce rythme, surtout pas plus vite car la dernière bosse servie en entrée me laisse envisager le pire en plat principal. Après une sympathique descente nous rejoignons un groupe de coureurs égarés. D'autres recollent de l'arrière et nous nous retrouvons très vite à une cinquantaine de coureurs à la recherche des balises. A défaut de rubalise nous suivons le fléchage du GR, puis le torrent, espérant arriver à Hourquette Nère (alt. 2465 m ) Hélas, nous ne sommes plus sur le bon chemin. Le sommet de cette montagne, est très escarpé. Est-ce Hourquette Nère ou une autre montagne ? ...je n'en sais rien, je suis le train comme tout bon wagon, bien content d'être calé à cet endroit.


C'est alors que le groupe se scinde. Il y a les partisans du passage par le bas, au GPS, et les partisans du passage par le haut, à l'intuition, puis tous ceux qui suivent, comme moi. Mon erreur est d'être parti sans road book, je pensais qu'ils étaient distribués avec les dossards. Je serais plutôt partisan du passage par le haut car je crois à cet instant que le second pointage est situé à Hourquette Nère. En réalité, il a lieu 9 km plus loin, à Tournaboup. Hourquette Nère est un poste alerte. Je décide finalement de suivre la grande majorité du groupe, soit ceux qui descendent. Quelques minutes plus tard l'un des coureurs du groupe du haut nous interpelle. Il vient d'avoir le PC course, il faut passer par le haut. Je décide de remonter mais personne ne suit, ils ont confiance en leur guide. Quant à moi, je ne vois plus le groupe du haut, ils ont tournés pendant que je remontais. Le message ne m'ayant pas été transmis directement et le téléphone arabe fonctionnant très mal dans ces montagnes, je n'ai pas beaucoup d'informations, je sais seulement qu'il faut passer par le haut, puis prendre à gauche. Ne voyant personne, j'attaque alors l'escalade des parois rocheuses pour atteindre le sommet. Je suis sur un plat d'une quarantaine de mètres de largeur et je m'empresse d'aller voir en face. Aïe, ça tombe à pic ! Je cherche plus loin mais partout c'est la même chose, trop dangereux ! Je retrouve mon chemin d'accès, c'est pareil ! Je ne sais pas comment j'ai fait pour monter, mais vu d'ici c'est assez impressionnant. Heureusement, de nuit la vision des choses est différente, on ressens moins le vertige. Plus bas je vois des frontales, des coureurs qui contournent cette montagne par la droite alors que nous étions passés par la gauche. J'aimerais les rejoindre mais je ne peux pas. Sans issue de ce côté, je me résigne à redescendre du côté gauche. La descente est plus difficile que la montée. Je choisis une paroi avec quelques arbres, en cas de chute ça peut amortir. Je suis obligé de me laisser glisser par moments. Je suis conscient des risques, aussi je fais très attention, je prends mon temps, je réfléchis à chaque action, chaque appui de pied et de main. Heureusement, cette partie escaladée n'est pas très haute, 20 à 30m environ, et je rejoins assez vite les rochers où j'ai perdu le groupe. Maintenant que j'ai vu disparaître les différents groupes de là-haut, je sais qu'il me faut couper vers la droite en descendant les rochers. Je descends presque allègrement, tant pis pour le temps perdu, nous avons 46h devant nous et dans quelques heures il fera jour, ce sera différent. Je suis venu avant tout pour la beauté de ces paysages, pas pour le chrono. Soudainement, je prends conscience qu'il y a un moment que je ne me suis pas ravitaillé, préoccupé par ailleurs. Surtout ne pas oublier de boire, je regarde l'heure. A ce moment de la course je crois avoir perdu deux heures dans cette galère et je m'en fiche. Aujourd'hui, avec mes calculs, je pense avoir perdu seulement une heure, j'ai dû me tromper dans ma lecture. Je m'arrête donc pour boire ... et c'est alors que commence l'autre course !


J'ai devant moi deux petits rochers à sauter avant de me retrouver, deux ou trois mètres en contrebas, sur une grande plateforme rocheuse. Et sur cette plateforme je vois une ombre. Une ombre arrondie et allongée, une grosse tâche brune. Ici tous les rochers sont gris. Et puis il a une tête et des oreilles arrondies, alors tout de suite je pense à un ours. Il vaudrait peut-être mieux le laisser dormir et partir sans faire de bruit. Je fais deux pas en arrière mais je me ravise. Je reviens. J'éprouve une sorte de fascination et d'attirance, et je voudrais m'assurer qu'il s'agit bien d'un ours. Tant qu'il dort, il ne me fait pas peur. Je l'observe, je braque la frontale sur la tête en question. Et là, je vois sa lourde tête qui se soulève, c'est bel et bien un ours. Que faire ? essayer de passer, certainement pas! ...remonter ? trop dur et il m'aura en point de mire. Il n'y a qu'une issue, partir à gauche vers la ligne de départ en redescendant le torrent. En un quart de seconde,  j'opte pour cette solution et je détale comme un lapin. C'est seulement deux cent mètres plus loin que la trouille me prend, une vraie trouille comme je n'ai jamais connue. Parce que c'est à partir de ce moment là que je commence à réfléchir et que je prends vraiment conscience du danger.


Avant, j'ai réagi plus par instinct mais maintenant je réalise pleinement que je ne suis rien face à cet animal. Je ne sais pas comment réagir en cas d'attaque. Je n'ai que mes bâtons de course pour me défendre. Un coup de bâton sur le museau à Baloo? ...non, il est bien trop haut. L'embrocher avec mon bâton? ...non, le cuir est trop épais, je ne vais pas déjà commencer à vendre la peau de l'ours ! Taper contre un tronc d'arbre avec mes bâtons me paraît être la seule bonne idée car je crois avoir entendu dire qu'ils sont assez craintifs. Je ne vois pas d'autre solution, faire le mort ne servirait sans doute à rien, il penserait que le repas est servi. Mais je ne sais pas si cela suffira et je prie pour qu'il ne vienne pas. Ce serait trop con de finir comme ça, bouffé par un ours. Alors je cours de plus en plus vite mais j'ai des nausées, j'ai envie de vomir. La vitesse ou la peur ? Sans doute les deux. Et puis je me casse la figure sans arrêt. Je ne trouve pas de sentier, je ne prends pas vraiment le temps de chercher non plus. Je saute entre rochers, branches, herbes folles. Par deux fois je me tords la cheville gauche. Côté droit c'est la malléole, un choc contre un rocher. Je tombe, me relève aussitôt, retombe, mes jambes saignent, mes genoux aussi. J'essaye de passer par le torrent. C'est pareil, ça glisse. Mais en même temps il me vient à l'idée que si l'animal marche au flair, en changeant de côté il pourrait perdre ma trace, donc je traverse et retraverse plusieurs fois le cours d'eau. Je ne sais plus où je suis mais l'essentiel est de continuer à descendre vers la vallée. En même temps, je me dis que le temps qui passe joue en ma faveur, mes chances de survie augmentent. J'écoute depuis là-haut, je n'entends pas de grognements. S'il était mécontent, il se serait déjà manifesté. Je recommence à y croire. Il n'a pas dû se lever ce gros fainéant. Il s'était peut-être déjà régalé de deux ou trois agneaux. Et puis s'il vient je lui dirai que j'ai aperçu de beaux veaux sous la mère en montant, c'est bien meilleur que la vieille carne qui me sert d'enveloppe.


A cet instant je sens une douce caresse contre mes mollets, comme une fourrure. ...Une fourrure!!!!! Là ce sont tous mes poils qui se hérissent. Je retiens un cri et j'incline la tête et la frontale sur le mollet délicatement caressé : ce sont des plantes, je suis sur un passage où poussent des plantes que je ne connais pas, aux feuilles très douces et soyeuses. Ouf ! C'est bon, il faut que j'arrête de délirer, il ne viendra pas ce soir, je n'ai plus qu'à rentrer tranquillement à Vieille Aure. La peur est retombée.


Malgré tout j'attends d'être plus près de la vallée pour appeler le PC course. Je ne sais plus où je suis, il est 5 heures et rien ne s'éveille autour de moi, il y a déjà une heure que j'ai vu l'ours, je suis perdu, les pieds dans l'eau glacée du torrent, un tronc d'arbre me barre la route. Je tente de passer par la droite, impossible! A gauche c'est pareil, les mêmes pierres et les mêmes plantes grasses que là-haut, chez le bouffeur de miel, je n'ai pas envie de remonter. Le PC essaye de me localiser :
« PC : -vous voyez l'étoile polaire ?
Moi : - non, je ne vois pas grand-chose à cause des sapins. Je vais essayer de me déplacer...
PC : - et la Grande Ourse, vous la voyez ?
Moi : -.... »
Par la suite je demanderai à l'organisateur si c'était de l'humour. Il me confirme que non et se montre désolé. Je lui dis qu'il n'a pas à être désolé car il m'aura fait bien rire et j'en avais besoin à ce moment là.


L'organisation me conseille d'attendre le lever du soleil mais au bout de 10 minutes je repars car j'ai froid, j'ai les pieds trempés, gelés, je sens qu'il faut marcher. Donc, je remonte les « pierres à ours » car il n'y a pas d'autre choix. Puis je redescends et je finis par trouver une rubalise. Je suis rassuré. Pourtant j'apprendrai le lendemain que j'étais à cet instant précis dans le garde-manger de l'ours. Jusque là je disais « un ours » mais dans le village on m'a dit non, c'est « l'ours », celui qui a été localisé là-haut. Il vit dans cette montagne. Il y a quelques jours, le berger est descendu dans le village, affolé, son bétail paniquait et il a entendu les grognements. Mais j'ai eu de la chance, parait-il, car il s'agit d'un mâle. Les femelles sont plus agressives. Tiens, c'est comme chez nous les humains! ;-)


Guidé par le PC course, je finis par trouver des bouses de vaches, puis les auteurs de ces bouses. J'aime les vaches cette nuit, elles me paraissent plus douces que jamais. Ainsi j'arrive enfin à rejoindre le col de Portet mais je descends du mauvais côté et quand je rejoins le bitume il me reste 22km à parcourir. Mais quelle joie de retrouver le bitume, je ne veux plus le quitter. Quelle joie de se sentir entier malgré quelques lambeaux de chair aux genoux, quel bonheur de vivre, tout simplement. L'organisation me propose de rentrer en stop mais il n'en est pas question, j'ai le temps et je ne suis pas fatigué, j'étais venu pour faire davantage de km, je rentrerai donc à pied par la route à Vieille Aure en savourant cet instant.


J'arrive à Saint Lary Soulan, il reste 2 km pour atteindre Vieille Aure. Tiens, la maison de l'ours ! ...Grrrrr !!!!!!

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